Une Constitution pour votre temps

Décider avant d'être sollicité

Document scellé posé sur un bureau, un texte court dont l'autorité dépasse les circonstances

Considérez ces trois phrases. « J'aimerais garder du temps pour réfléchir. » « Le vendredi matin est protégé. » « Aucune semaine ne peut être entièrement absorbée par l'exploitation au détriment de la réflexion stratégique. »

Elles semblent dire à peu près la même chose. Elles n'appartiennent pas au même ordre. La première est une préférence : elle n'engage rien et ne résiste à rien. La deuxième est une règle : elle tranche une situation précise, nous avons vu, dans l'article précédent, pourquoi elle protège mieux que la volonté. La troisième est d'une autre nature. Elle ne désigne ni un jour, ni un créneau, ni une demande particulière. Elle fixe un principe qui surplombe toutes les semaines à venir, y compris celles dont vous ignorez encore tout.

La plupart des dirigeants vivent avec des préférences. Quelques-uns se dotent de règles. Bien peu de dirigeants disposent de principes écrits pour gouverner leur temps. C'est pourtant ce troisième étage qui manque, et sans lui, les deux premiers finissent par s'effondrer.

Là où les règles s'arrêtent

Car les règles, aussi solides soient-elles, partagent une limite : chacune répond à une situation, et aucune ne dit quel rang elle occupe face aux autres. Que se passe-t-il quand deux règles entrent en conflit, quand le créneau protégé croise le client dont le critère d'accès est permanent ? Quand une situation inédite n'entre dans aucun cas prévu ? Quand deux demandes également légitimes se disputent la même heure ? La règle se tait. Et dans ce silence, l'ancien régime revient : l'arbitrage à chaud, sous pression, par la partie de vous la moins lucide.

Une règle tranche une situation. Une Constitution tranche entre les règles. Elle établit la hiérarchie qui permet, face à un conflit que personne n'avait prévu, de savoir ce qui cède et ce qui tient. La question qu'elle pose est celle-ci, et elle mérite d'être posée à froid, puis réexaminée aux moments importants de la vie du dirigeant : parmi toutes les décisions qui concernent votre temps, lesquelles doivent cesser d'être négociées comme des décisions ordinaires ?

Un texte court, et c'est sa force

Précisons d'emblée ce que cette Constitution n'est pas. Ce n'est pas un emploi du temps idéal : elle ne dessine aucune semaine type. Ce n'est pas une liste d'interdictions, ni une discipline militaire, ni un contrat si exigeant qu'il serait rompu dès le premier imprévu. Tout cela relèverait encore de la règle, en plus rigide, donc en plus fragile.

Une Constitution du temps tient sur une page. Quelques principes supérieurs, peu nombreux, formulés pour durer. Leur petit nombre n'est pas une facilité : c'est une condition. Un texte qui prétend tout prévoir descend au niveau des situations qu'il prévoit, il redevient un règlement, contestable cas par cas, puis contesté, puis abandonné. Une Constitution qui prétend tout régler ne protège plus rien. Sa force vient de sa hauteur : elle ne dit pas quoi faire lundi à 9 heures ; elle dit ce qui, dans n'importe quel lundi à venir, ne pourra pas être sacrifié sans décision solennelle.

L'architecture du texte

Boussole posée sur une carte, des principes qui orientent les arbitrages sans dicter chaque pas

Que contient une telle page ? D'abord, ce qui est protégé : les activités dont vous avez établi, pas seulement déclaré, qu'elles conditionnent tout le reste. La réflexion stratégique. La relation avec certaines personnes. Ce qui figure ici n'est pas simplement prioritaire : c'est constitutif. Cela n'entre plus dans les arbitrages ordinaires et ne peut céder qu'au terme d'une décision explicite, face à un motif d'un rang comparable.

Ensuite, ce qui doit rester disponible. C'est le principe le plus contre-intuitif, et peut-être le plus important : la Constitution doit garantir du temps non affecté. Une part de chaque semaine réservée non pas à une activité, mais à ce qu'on ne peut pas prévoir. Car un agenda saturé ne peut plus accueillir la réalité, il ne peut qu'être bousculé par elle. L'imprévu n'est pas une faille de votre organisation. Il a rang constitutionnel. Une Constitution qui occuperait chaque heure abolirait précisément la capacité de gouverner les événements qu'elle prétend préserver.

Viennent ensuite les principes d'arbitrage. Ce qui ne peut être déplacé que par un motif de rang équivalent, la règle de rang de l'article précédent, élevée au niveau du texte. Ce qui ne doit jamais être décidé dans l'urgence : les engagements longs, les recrutements clés, les signatures qui engagent des années, pour ces sujets, le délai de réflexion n'est pas une prudence, c'est une clause. Ce qui est délégué par défaut, afin que votre arbitrage redevienne une ressource rare réservée à ce qui le mérite. Et ce qui garantit le repos, la récupération et la vie personnelle, non comme des restes que la semaine voudra bien laisser, mais comme des garanties du même rang que le reste du texte, car le dirigeant épuisé n'applique plus aucune constitution.

Ce texte protège, au fond, contre deux dérives opposées. L'agenda livré à toutes les sollicitations, c'est la dérive que cette série documente depuis le début. Mais aussi l'agenda si réglementé qu'il devient incapable d'accueillir la réalité. Une Constitution ne protège pas seulement votre temps contre les autres. Elle le protège aussi contre vos propres excès de zèle.

Appliquer, excepter, réviser

Reste à faire vivre le texte, et c'est ici que tout se joue, car c'est ici que les constitutions meurent d'ordinaire. Trois opérations doivent être rigoureusement distinguées.

L'application est le régime ordinaire : la situation entre dans un principe, le principe répond, il n'y a rien à délibérer. L'exception est un événement rare, et son statut doit être exigeant : elle se déclare comme telle, elle s'arbitre explicitement, jamais par glissement, et elle laisse le principe intact. Si les exceptions deviennent fréquentes, ce n'est plus une constitution qui vit : c'est une constitution qui cède. La révision, enfin, est légitime, une Constitution n'est pas un texte figé, et un principe qui ne sert plus la vie réelle doit pouvoir être réexaminé. Mais la révision se fait à froid, au moment prévu pour cela, jamais sous la pression de l'événement qui vient de la mettre en difficulté. Une difficulté ponctuelle ne révise pas un principe. Elle le teste.

C'est dans cette distinction que le Ministère du temps trouve sa fonction précise. Il n'invente pas chaque semaine de nouvelles règles, un gouvernement qui légifère sans cesse est un gouvernement qui ne gouverne plus. Il interprète la Constitution quand une situation inédite se présente. Il arbitre les conflits entre principes. Il examine les demandes d'exception, sans les laisser devenir une voie ordinaire de contournement du texte. Il propose les révisions que la réalité a rendues nécessaires. Son autorité ne vient pas de lui : elle vient du texte.

« Le Ministère du temps ne décide pas à votre place. Il fait respecter ce que vous avez décidé de plus haut. »

Un texte ne suffit pas

Il faut pourtant terminer par une mise en garde, car l'histoire, la grande comme la vôtre, la répète inlassablement : des textes admirables peuvent ne rien gouverner du tout. Une Constitution du temps peut proclamer la réflexion stratégique inviolable et le repos garanti, pendant que les semaines vécues continuent, mois après mois, d'appartenir aux urgences. Le texte existe ; il n'a simplement aucun effet. Et le plus troublant est que son auteur peut ne pas s'en apercevoir, car rien, dans une semaine chargée, ne signale qu'un principe a été violé.

Comment savoir, alors, si vos principes gouvernent réellement, ou s'ils décorent ? Il n'existe qu'un moyen : confronter ce que le texte proclame à ce que vos semaines font. Mesurer, régulièrement, l'écart entre le temps que vous avez déclaré vouloir et le temps que vous avez réellement vécu.

C'est l'objet du prochain article : construire le tableau de bord de son temps.

Quatrième article de la série consacrée au gouvernement du temps.

Le Ministère du Temps™

Le bagage qui accompagne cette série est disponible. Il réunit un diagnostic guidé, un modèle de Constitution, un tableau de bord et le cadre du rituel hebdomadaire, pour instituer votre gouvernement du temps sans partir d'une page blanche.

Pour savoir par où commencer, vous pouvez d'abord faire le diagnostic « Qui gouverne réellement votre temps ? » : dix questions et quelques minutes.